Déjà-vu

Ce sentiment de déjà-vu et le malaise qui l’accompagne.

Comme si aucune leçon n’avait été tirée du désastre qui suivit l’expérience Jospin. Comme si le parti socialiste n’avait d’autre horizon que la mobilisation de ses cadres et militants dans des ateliers de confection de banderoles anti-FN.

Avant-hier, 8 milliards d’euros de baisse de cotisations sociales (donc de salaire) et le gel des prestations sociales ont été votés par les députés socialistes. Oh, pas tous, 35 courageux s’abstinrent. Bravo à eux, ils peuvent retourner au légitime anonymat d’où jamais ils n’auraient du sortir.

Le nouvel objectif du gouvernement est de baisser les impôts. Rassurez-vous, pas la TVA, les taxes diverses et variées qui sont si égalitaires que tout le monde les paye, le clodo comme le millionnaire, comme la classe moyenne. La sacro-sainte « classe moyenne » va donc voir son impôt sur le revenu diminuer. Les foyers français (la moitié, grosso modo) qui n’ont pas les moyens d’en payer s’en réjouissent déjà.

Les unes après les autres, voyant leurs dotations fondre comme candidat en campagne, les collectivités locales annoncent le non-renouvellement des contractuels, le non-remplacement des départs en retraite. C’est qu’il faut faire des économies, des efforts. Il faut bien compenser les dizaines de milliards allègrement consentis au patron des patrons, le boss final du politic game.

Côté médias, on jubile. Sous une pluie rafraîchissante de subventions, qu’il est doux de fustiger la dépense publique.

Si l’on n’a pas encore atteint les sommets de l’art journalistique papyvoisiste de 2002, on a tout de même eu l’extrême dignité d’offrir à la plèbe ébahie les états de service scolaire d’une gamine de 15 ans.

Le FN a désormais table ouverte sur les chaînes info (sic). Mieux, sanctionnant l’étonnant parcours d’une présentatrice passe-plat de l’infotainment vert-de-gris, le service public va fort logiquement lui offrir un poste de grande-gueule-réac-qui-peut-déraper-à-tout-moment-et-faire-le-buzz. Dans l’émission d’un comique troupier, noblesse oblige.

Sentiment de déjà-vu politique, de déjà-vu médiatique. Et la peur d’avoir une idée de comment tout cela va finir.

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Me supprimez pas Pendant les travaux, ma vie est suffisamment merdique comme ça

Je suis rapidement devenu accro à cette émission. Parce qu’elle prouve qu’on peut parler de cinéma à la radio au-delà des « j’ai aimé/j’ai pas aimé », du sempiternel quoiqu’idiot « c’est bien filmé » et de l’inévitable « Isabelle Huppert magistrale dans un rôle à la mesure de son talent ». J’en passe et des pires poncifs qui font l’essentiel des discours portés sur les films par la critique villa pétillante quel bonheur d’être à Cannes.

Pendant les travaux le cinéma reste ouvert, puisque c’est de cette émission qu’il s’agit, c’est la petite décharge d’adrénaline du vendredi après-midi qui te donne cette méchante envie de t’enfermer tout le week-end devant l’intégrale Elio Petri. De découvrir ses films, ou, si tu connais déjà, de les revoir en étant un peu moins con devant.

Parce que c’est ça Pendant les travaux, une émission qui rend moins con. Et c’est denrée rare. Point d’acteur déblatérant sur la nécessité de s’imerger dans le personnage pendant six mois avant de livrer cette interprétation tout en justesse d’un homme moyen, la cinquantaine, aux prises avec le démon de midi. Point de réalisateur ayant ressenti l’impérieuse nécessité de passer un an de sa vie à filmer un acteur (formidable) interprétant un homme moyen, la cinquantaine, aux prises avec le démon de midi.

Bou et Thoret, les animateurs de l’émission, nonobstant l’analyse circonstanciée d’une ancienne animatrice télé, furent même capables de dire du bien du dernier Ferrara, en le plaçant au sein de l’oeuvre de l’auteur de Bad Lieutenant, en interrogeant notamment la dimension de la rédemption qui hante les films du cinéaste new-yorkais.

Ce miracle radiophonique n’ayant duré que trop longtemps, la direction (nouvelle, et « punk » semble-t-il) de France inter veut supprimer cette émission. (Une idée de merde, certes, mais pas isolée, puisque la même direction a déjà recruté Nagui. Mais enfin passons.)

Alors si vous ne connaissez pas Pendant les travaux, jetez une oreille aux archives de l’émission, vous y dénicherez quelques bijoux : http://www.franceinter.fr/emission-pendant-les-travaux-le-cinema-reste-ouvert-0

Vous pouvez aussi signer la pétition pour le maintien de Pendant les travaux : http://www.change.org/fr/p%C3%A9titions/direction-de-france-inter-pour-que-pendant-les-travaux-le-cin%C3%A9ma-reste-ouvert-reste-%C3%A0-l-antenne

Si vous ne le faites pas pour vous, faites-le pour moi.

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« Les Français »

« 76% des Français sont contre la grève », peut-on lire un peu partout ces jours-ci. Il s’agit d’une reprise d’un sondage publié par Le Parisien et réalisé par je ne sais quel institut.

76% des Français contre la grève. Voilà qui donne à réfléchir.

Sauf qu’en réalité, personne n’en sait rien. C’est peut-être vrai, c’est peut-être faux. Le chiffre est peut-être trop élevé, peut-être trop faible. On n’en sait rien. Pour la simple et bonne raison qu’en sondant 802 personnes par Internet, aussi représentatives soient-elles, on ne peut pas déterminer avec précision ce que pensent « les Français ».

Entendons-nous bien, je ne critique pas « les sondages ». Le sondage est un outil utile en sciences sociales, à condition qu’on veuille bien s’en servir avec précaution.

Ce qui me chiffonne, c’est la façon dont, unanimement, sondeurs et journalistes commentent ce sondage. Le problème est dans le saut effectué de 802 personnes sondées par Internet à « les Français », l’absence de recul par rapport aux données issues d’un sondage d’opinion.

Le sondage est un outil d’analyse de l’état de l’opinion à un moment donné, qui devrait, s’il était utilisé avec sérieux, être complété par des enquêtes plus qualitatives (entretiens, etc.). En tout cas, il devrait servir à analyser telle ou telle tendance de l’opinion.

En réalité, le sondage est de plus en plus utilisé (quasi-exclusivement à vrai dire) dans sa dimension de prescription. Il fournit un prêt-à-penser d’autant plus dangereux qu’il se prétend scientifique. Prétendant décrire l’état de l’opinion (ce qu’il fait en partie), il impose les thèmes de la discussion publique, qui seront repris par la presse et le personnel politique, puis donneront lieu à de nouveaux sondages, etc.

Encore une fois, entendons-nous bien, je ne pense pas qu’il y ait un grand complot pour promouvoir telle ou telle idée plutôt qu’une autre. Il y a plutôt un air du temps, très néo-lib’, des instituts de sondage qui exploitent un marché (porteur, pour le moins), et un journalisme qui fait du clic, par facilité et/ou par ignorance.

Et puis, il y a « les Français ». Je les embrasse.

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Quelques mots sur Christine (Carpenter, 1983)

Christine (Carpenter, 1983) est un règlement de comptes. C’est la nostalgie de l’âge d’or (fantasmé) de l’Amérique qui est démolie, les années 50, la bagnole reine, les drive-in, les pom-pom girls, le college. Tout y est, jusqu’à la coupe de cheveux très fifties du héros, Arnie (Keith Gordon), métamorphosé et littéralement possédé par Christine, rutilante Plymouth Fury tout droit sortie des chaînes de montage de Détroit, symbole ultime de l’american way of life.

Le tableau est chargé, surchargé, jusqu’à la nausée. Christine, c’est l’histoire d’une société qui s’auto-détruit à force de vouloir revivre un passé idéalisé, un passé qui n’a jamais existé, occultant la noire réalité de la Red Scare et de la chasse aux sorcières. C’est Reagan, acteur miteux, réactionnaire des années 50, reconverti en leader du monde libre, visage lifté et sourire ultra bright.

Carpenter montre une Amérique désolante de connerie, engoncée dans ses clichés, dont la seule raison d’être est de rejouer à l’infini l’union contre les rouges (Christine est rouge vif, Arnie arbore un blouson rouge). La peur lancinante de l’ennemi de l’intérieur hante le film, jusqu’au dénouement, lorsque le blondinet (quaterback de l’équipe de football du college et coqueluche de la capitaine des pom-pom girls) conquiert finalement la nunuche pleurnicharde qu’il convoite depuis une heure trente.

La belle est sauvée des griffes d’Arnie le rouge, ancien meilleur ami, et mort sous leurs yeux, dans l’indifférence due à l’ennemi. Christine finit en compression, à la casse, mais attention, elle bouge encore.

P.-S. : C’est cette Amérique lourdingue, gentillette, celle de la petite ville où règne l’harmonie de façade autour des notables locaux, que Carpenter punira en 1995 dans Le Village des damnés en lui envoyant ces enfants tueurs, sorte d’oligarchie dénuée d’émotions qui prend le contrôle des vies, au nom du struggle for life. Bien fait pour leur gueule.

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La rumeur

La rumeur court depuis quelques jours sur Internet : il y aurait des élections européennes ce dimanche. Certains médias semblent être tombés dans le panneau et relaient les invraisemblables divagations des plaisantins qui distillent goutte à goutte le venin de la farce.

Songez à ce que l’on peut lire : Nadine Morano serait tête de liste pour l’UMP (quand arrêtera-t-on de moquer cette femme ?). Edouard Martin serait tête de liste pour le PS (plus c’est gros, plus ça passe). Le Front de Gauche et Europe Ecologie Les Verts iraient au scrutin en listes séparées (« Banzai !« ). Des photomontages circulent montrant José Bové aux côtés de Bertrand Cantat ; des photos de soirées déguisées, volées sur facebook sans doute, prétendent que des militants du FdG se costument en poulets pour faire campagne. La droite européenne aurait désigné le luxembourgeois Jean-Claude Juncker pour être son candidat à la présidence de la Commission. Les socialistes européens feraient quant à eux campagne contre l’austérité avec l’ami de Gerhard Schröder, Martin Schulz. Enfin, en France, les sondages donneraient les listes du Front National, parti violemment anti-européen, largement en tête des intentions de vote.

Si la plupart des médias relaient, certes timidement, ces inepties, notons que la télévision, média désormais adulte et rompu à ce genre de manipulation, se garde bien d’en faire mention.

Au fond, qui a intérêt à répandre pareilles rumeurs ? d’habiles plaisantins, cherchant à démontrer que, moutonniers, les médias ne vérifieront rien et amplifieront ainsi la farce ? d’authentiques ennemis de l’Europe, visant à décrédibiliser définitivement les institutions, déjà chancelantes, de l’Union européenne ?

Nous en saurons sans doute plus dimanche soir au terme du compte à rebours instauré pour ce canular.

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Deux ou trois remarques

Hier, le Premier ministre annonce un gel des prestations sociales. Pour lemonde.fr, il a sauvé le Smic. On est content.

Hier, lemonde.fr a mobilisé deux de ses plus fines plumes pour un maître article expliquant 1. que Mélenchon est méchant (on n’en doute pas), 2. qu’il est actif à l’écrit et non à l’oral au Parlement européen. Qu’on dresse l’échafaud derechef.

Quelques jours plus tôt, lemonde.fr publiait un article titrant sur la baisse des salaires (rebaptisés « coût du travail » pour l’occasion) profitant aux salaires. Logique implacable, finesse de l’analyse, richesse lexicale.

J’ai aussi jeté un oeil au travail des décodeurs. On se demande pourquoi des professeurs se fatiguent à enseigner les méthodes des sciences sociales à leurs étudiants. Un graphique, un nuage de mots, emballé, c’est pesé. Enfin, les couleurs sont jolies.

Pendant ce temps, tout ce que le monde de la banque compte de plus éminent se répand dans la presse pour signifier à quel point il est urgent que la BCE baisse ses taux (à zéro, eh oui) et mette en place un quantitative easing à l’image de ce que fait la Fed. Que le QE n’ait d’autre impact sur l’économie américaine que l’enflure de la gigantesque bulle qu’est devenu Wall Street n’intéresse pas grand monde. Advienne que pourra.

Ah, et puis, j’allais oublier : ce soir, sur France inter, Frédéric Mitterrand reçoit Pierre et Gilles et Zahia.

Bonjour chez vous.

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La Ruée vers l’Est, western agricole

La Ruée vers l’Est, un film de Vincent GAULLIER et Raphaël GIRARDOT
2010, 58 mn.

Présenté dans le cadre du 6e festival de géopolitique de Grenoble, ayant pour thème : Eurasie, l’avenir de l’Europe ? Du 3 au 6 avril 2014, Grenoble Ecole de Management.

« Bienvenue en Roumanie. Toute nouvelle autoroute« , annonce fièrement l’organisateur du périple auquel il a convié une poignée d’agriculteurs belges et français, en introduction du film documentaire La Ruée vers l’Est de Gaullier et Girardot.

Faux road movie (l’essentiel de l’action se déroule dans le car qui mène les protagonistes d’exploitations agricoles en exploitations agricoles), mais vrai western – ou plutôt eastern -, La Ruée vers l’Est nous plonge, une heure durant, dans l’univers des terres arables à conquérir, des fermes d’Etat roumaines à racheter, des têtes de bétail par centaines, des subventions européennes, des prédateurs de l’agroalimentaire, et de ce groupe d’agriculteurs, pionniers de la conquête de l’Est, en quête d’Eldorado.

La caméra effectue un mouvement panoramique à 360° : des terres arables, fertiles, à perte de vue. Les agriculteurs se perdent en conjecture, 100 hectares ?, 500 ?, 1 000 ? Des milliers d’hectares « et de la terre fabuleuse« , pour une poignée d’euros. Prometteur.

La nuit tombe, le car double une cariole tractée par un cheval. Far East.

Seulement voilà, un local le reconnaît : ici, il n’y a pas de marché, « everything has to be done« . Pas de marché ? Faudra-t-il transporter toute sa marchandise jusqu’au chemin de fer le plus proche, comme John Wayne dans Red River (Hawks, 1948) ?

Et puis, un autre concède qu’il ne sait pas très bien où est située la terre qu’il vend, dans la mesure où il n’existe pas de carte des terres agricoles en bonne et due forme. De là à se retrouver dans la situation d’Alan Ladd dans Shane (Stevens, 1953)…

« Bienvenue chez Danone ! » lance le cadre propre sur lui du géant yaourtier. « Nous, on a besoin de compétences« . En Roumanie, « vous avez des gens qui bosseront comme des brutes et qui vous seront reconnaissants pour leur vie entière« .

Nos agriculteurs ne sont pas dupes, et s’inquiètent du cynisme du monsieur de Danone. Les plans se resserrent sur les visages de nos modernes cow-boys. La tension est palpable. Le doute s’installe. Est-ce que ça vaut le coup tout ça ?

Bien sûr, en France ou en Belgique, il y a l’Etat, l’Europe, et tous les règlements, toutes les normes. La liberté est ici. Et ce blé, merveilleux, que nos agriculteurs font glisser de longs instants entre leurs doigts, comme on tamise les paillettes d’or.

Un Roumain, dans un impeccable français assène le coup de grâce : les petits agriculteurs locaux sont vieux, incapables de comprendre la modernité, le marché, l’Europe. Ils mourront bientôt, et alors, alors, tout cela sera à nous, à vous. Des champs de blé sur 500 hectares, des têtes de bétail par centaines.

On remonte dans le car, un agriculteur hésite. Un autre lui répond : « c’est l’économie qui commande et ce sera toujours l’économie« . Ici, point de shérif héroïque à la Rio Bravo (Hawks, 1959), point d’Indiens lanceurs de flèches comme dans River of no return (Preminger, 1954).

Les Roumains, exsangues, vendront leur terre, quel que soit le prix. Ils sont mêmes capables d’organiser un raout en présence des autorités de la ville, de la télé locale, de cavaliers porteurs des drapeaux belges, roumains et européens, en l’honneur de leurs riches invités.

« Je vous conseille de ne pas venir perdre votre argent ici » lance un agriculteur français installé depuis 10 ans en Roumanie, qui n’a toujours pas de titre sur ses terres et peut être expulsé de chez lui à tout moment.

Dans le bus, l’organisateur du voyage lance les enchères pour les différentes exploitations agricoles visitées : « 50 000 euros« . Il ne trouve pas preneur.

Le film s’achève sur l’évocation de Monsanto, qui dispose des plus gros contrats de soja en Roumanie et compte bien faire ici ce qu’il ne peut pas faire en Europe de l’Ouest.

Les gros, Danone, Monsanto, ont déjà gagné. Dans un monde sans foi ni loi, les plus cyniques l’emportent. Nos agriculteurs repartent vers cet Ouest qu’ils voulaient fuir, aussi pathétiques que Jon Voight et Dustin Hoffman dans la séquence qui clôt Midnight Cowboy (Schlesinger, 1969) – un des rares eastern du cinéma américain -, se passant elle aussi dans un bus.

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José Manuel Barroso écrit le nouveau récit européen

Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a lancé en avril 2013 l’initiative « A new narrative for Europe ». Il s’agit de « continuer à raconter l’histoire de l’Europe. Comme pour un livre : on ne peut pas en rester aux premières pages, même si les premières pages étaient extrêmement belles. Nous devons continuer notre narration, continuer d’écrire le livre du présent et du futur.« , déclarait-il lors du lancement de l’initiative.

En voilà une idée qu’elle est bonne. José Manuel veut du récit européen ? Exauçons son voeu.

La Grèce, José Manuel, tu connais ? C’est joli la Grèce, c’est le berceau de la civilisation occidentale dit-on. C’est la patrie des philosophes, de la démocratie. C’est aussi la patrie d’Antonis Samaras, leader de la droite grecque et premier ministre, et d’Evangelos Venizelos, leader du parti socialiste grec et membre de la coalition au pouvoir. Voilà des hommes qui écrivent la nouvelle narration de l’Europe. Cette Grèce où 60% des moins de 25 ans sont au chômage, où les néo-nazis d’Aube dorée font plus de 10% dans les sondages, où l’on coupe l’électricité à 350 000 foyers par an, où l’on s’apprête à lever le moratoire sur les expulsions pour renflouer les banques du pays. Mais tu sais tout cela, d’ailleurs tu n’y es pas pour rien, José Manuel.

L’Espagne, c’est pas mal non plus, José Manuel. Le pays de Cervantes. Aujourd’hui, le pays de ces Quichotte (même pas nobles) qui se battent contre des moulins à vent. Bosser pour 640 euros par mois et essayer de survivre, en voilà de la grande narration européenne, du roman d’aventure comme on n’en fait plus. Et ton ami Rajoy, corrompu jusqu’au bout des ongles, qui veut réprimer les manifestations contre sa politique, privatise la santé, et voit monter d’un oeil bienveillant la nostalgie franquiste au sein de son parti. Et les expulsions, le chômage, la misère. Et bientôt un nouveau renflouement des banques ; c’est formidable le comique de répétition. Tu vois, José Manuel, ça commence à prendre forme ce nouveau récit européen.

Et ton pays, José Manuel, le Portugal. La sombre douceur du fado, cette mélancolie, la tièdeur du soir. Tes compatriotes ont désormais de bonnes raisons de chanter des chansons tristes. On leur a tellement tout pris, jusqu’à l’espoir d’un avenir chez eux, qu’ils ont retrouvé le goût du voyage au long cours. Vois, José Manuel, ces modernes Vasco de Gama, ces Magellan du 21ème siècle, prendre la mer vers le lointain Brésil, vers l’opulent Angola. Quelle fierté cela doit être pour toi, José Manuel.

L’Italie, la belle Italie, José Manuel, livrée ces dernières années à deux crapules patentées, l’une liftée et botoxée à l’extrême, l’autre tellement mouillée dans le naufrage de la Grèce que c’en est comique. Pantalone, Commedia dell’arte, plus c’est gros, plus ça passe. La dette est hors de contrôle, les gouvernements se suivent et se ressemblent. Un seul mot d’ordre : la destruction de tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la justice sociale. Et la fortune de Berlusconi qui a grimpé de 2,1 milliards de dollars, de 35%, cette année. L’exagération, l’enflure comique, la farce, c’est aussi ce nouveau récit européen. On a envie de rire de bon coeur à tout cela, à gorge déployée, avec toi José Manuel.

Tes amis au Royaume-Uni, José Manuel, regarde-les s’inspirer de Dickens. Ils tapent sur les pauvres, font passer la retraite à 69 ans, dissuadent les non-fortunés d’accéder à l’université. Ils impriment des billets à tour de bras, qu’ils font pleuvoir sur la City, basant leur économie florissante sur la spéculation, les putes et la coke. C’est admirable, n’est-ce pas ? Ils aiment tellement l’Europe qu’ils vont demander à leurs citoyens s’ils veulent y rester. Je présume que tu t’en réjouis, José Manuel.

Et puis le modèle, l’Allemagne, indépassable pourvoyeur de bonheur et d’allégresse en Europe. Danse avec ses esclaves roumains et bulgares, José Manuel, danse avec ses travailleurs à 500 euros par mois, José Manuel.
La France et son gouvernement socialiste, plus austéritaire que dans tes rêves les plus fous, José Manuel. Danse, José Manuel.
Les Pays-Bas, plombés par l’éclatement de la bulle immobilière, où le chômage et l’extrême-droite islamophobe montent de concert. Danse, José Manuel.
Chypre, état en faillite, qui n’en finit plus de se casser la gueule. Danse, José Manuel.
L’Irlande, fuie par ses habitants, comme au bon vieux temps du mildiou et de la Grande Famine. Danse, José Manuel.
Nos bateaux de guerre en Méditerrannée qui chassent les migrants crève-la-dalle. Allez danse, José Manuel.

Montre-nous comme tu es content de toi, de ce nouveau récit. Puisque, après tout, c’est bien toi qui l’écris ce nouveau récit européen. Ne fais pas le modeste. Tu viens même de couper les fonds à Presseurop, de peur qu’ils ne l’écrivent à ta place sans doute. Allez, José Manuel, danse sur l’Ode à la joie. C’est beau, l’Ode à la joie. Mets-y ton coeur, tes tripes, danse, José Manuel, jusqu’à la nausée.

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Notes de lecture : Castoriadis, Une société à la dérive (3)

Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive, Entretiens et débats, 1974-1997, Editions du Seuil, 2005.

– La force révolutionnaire de l’écologie, Entretien paru dans un dossier « La planète verte – L’écologie en question« , dans la revue publiée par le Bureau des élèves de l’Institut d’études politiques de Paris ; propos recueillis par Pascale Egré les 16 et 29 novembre 1992.

« C’est un cauchemar de voir des gens bien rassasiés regarder à la télévision les Somaliens mourir de faim, puis revenir à leur match de football. Mais c’est aussi, du point de vue plus bassement réaliste, une attitude à terriblement courte vue. On ferme les yeux, et on les laisse crever. Mais à la longue ils ne se laisseront pas crever. L’immigration clandestine augmente au fur et à mesure que la pression démographique s’élève, et il est sûr qu’on n’a encore rien vu. Les Chicanos traversent pratiquement sans obstacle la frontière mexicano-américaine – et bientôt ce ne sera plus seulement des Mexicains. Aujourd’hui, pour l’Europe c’est, entre autres, le détroit de Gibraltar. Et ce ne sont pas des Marocains ; ce sont des gens partis de tous les coins d’Afrique, même d’Ethiopie ou de la Côte d’Ivoire, qui endurent des souffrances inimaginables pour se trouver à Tanger et pouvoir payer les passeurs. Il y a peut-être quarante mille kilomètres de côtes méditerranéennes bordant ce que Churchill appelait ‘le ventre mou de l’Europe’. Déjà, des fugitifs irakiens traversent la Turquie et entrent clandestinement en Grèce. Puis il y a toute la frontière orientale des Douze. Va-t-on y installer un nouveau mur de Berlin, de trois ou quatre mille kilomètres de long, pour empêcher les Orientaux affamés d’entrer dans l’Europe riche ?
On sait qu’il existe un terrible déséquilibre économique et social entre l’Occident riche et le reste du monde. Ce déséquilibre ne diminue pas, il augmente. La seule chose que l’Occident ‘civilisé’ exporte comme culture dans ces pays, c’est les techniques du coup d’Etat, les armes, et la télévision avec l’exhibition de modèles de consommation inatteignables pour ces populations pauvres. Ce déséquilibre ne pourra pas continuer, à moins que l’Europe ne devienne une forteresse régie par un régime policier. »

Hier, 2 décembre, entrait en vigueur Eurosur, nouveau dispositif de surveillance des frontières européennes, doté d’un budget de 224 millions d’euros pour la période 2014-2020. C’est Frontex qui est chargé de mettre en oeuvre Eurosur, avec trois objectifs : « réduire le nombre de migrants irréguliers qui entrent dans l’UE sans être détectés – réduire le nombre de morts de migrants irréguliers en sauvant plus de vies en mer, et – augmenter la sécurité intérieure de l’ensemble de l’UE en contribuant à la prévention de la criminalité transfrontalière. » (http://frontex.europa.eu/eurosur)

– Une société à la dérive, Publié dans L’Autre Journal, n° 2, mars 1993. Propos recueillis par Marc Weitzmann.

« Je n’ai jamais pensé que les socialistes français soient des socialistes. Leur programme en 1981 était déjà un monument archéologique. Par exemple, les ‘nationalisations’ n’avaient rien à voir avec le socialisme. De toute façon, l’Etat français avait depuis toujours influencé et même, en fait, dirigé l’économie, et il avait toujours les moyens de le faire, ne serait-ce que par sa maîtrise du crédit et du système bancaire. Ce point de leur programme, comme presque toutes les mesures qu’ils ont prises hors la gestion courante des affaires, étaient purement démagogiques – la seule exception, dans l’état actuel des choses, étant l’instauration du RMI : dans une société qui reste capitaliste, il faut avoir un filet de protection sociale. Il ne s’agit pas de philanthropie, là encore : quelqu’un qui crève de faim – et cela, on le voit aux Etats-Unis – ne peut pas être un citoyen, même au sens actuel du terme. Les socialistes ont essayé, en 1981-1982, une ‘reflation’ de l’économie, et ont lamentablement échoué. Pourquoi ? Parce que – et cette constatation a une valeur plus générale – ils ignoraient les règles du jeu de la société qu’ils prétendaient réformer. On ne peut ni réformer ni conserver un système social si on n’a pas en vue le tout ; on ne peut pas faire bouger une pièce de ce mécanisme immensément complexe sans tenir compte des répercussions sur d’autres parties du système. Les socialistes ont appris tant bien que mal les règles du jeu de l’économie capitaliste – et les ont appliquées avec un enthousiasme débordant. De sorte que leur seule gloire est d’avoir introduit et appliqué le programme du néo-libéralisme en France. Ce que la population aurait peut-être difficilement accepté de la part de la droite, elle l’a, en grognant, accepté de la part des socialistes. C’est à ce seul titre qu’ils resteront dans l’histoire, et c’est suprêmement risible. »

Castoriadis reconnaît que les socialistes ont eu le mérite d’essayer en 1981-1982. Les socialistes de 2012-2013 n’auront même pas essayé.

« Il est vrai que les gens aujourd’hui ne croient pas à la possibilité d’une société autogouvernée, et cela fait qu’une telle société est, aujourd’hui, impossible. Ils ne croient pas parce qu’ils ne veulent pas le croire, ils ne veulent pas le croire parce qu’ils ne croient pas. Mais si jamais ils se mettent à le vouloir, ils croiront et ils pourront. »

C’est sans doute un des grands mérites des mouvements Occupy et Indignés : avoir fait émerger cette volonté, et donc cette possibilité d’y croire.

« Les mouvements d’émancipation antiques et modernes ont tous commencé par une mise à distance, sinon de la transcendance elle-même, au moins de l’idée que cette transcendance pouvait agir dans l’immanence, et, par exemple, résoudre la question de la société et de son institution juste. Et ce à quoi ils ont essentiellement cru, c’est que s’il y a un sens dans notre vie qui ne soit pas mystifié, c’est le sens que nous pouvons créer nous-mêmes. »

Ainsi le Reverend Billy Talen de la Church of Stop Shopping :

« Tout le monde ne peut pas être Beethoven ou Kant ; mais tout le monde doit avoir un travail qu’il puisse investir et où s’impliquer. Cela présuppose une modification radicale de la notion de travail, de la technologie contemporaine, de l’organisation de ce travail, etc. – modification incompatible avec le maintien de l’institution contemporaine de la société et de l’imaginaire qu’elle incarne. Cet immense côté de la question, les écologistes eux-mêmes ne le voient pas : ils ne voient que le côté consommation et pollution. Mais la vie humaine se passe aussi dans le travail. Donc, nous devons rendre son sens au fait de travailler, de produire, de créer et aussi de participer à des projets collectifs avec les autres, de se diriger soi-même individuellement et collectivement, de décider des orientations sociales. »

Il y a quelque chose à creuser dans le glissement sémantique du « travail » vers l' »emploi ». Le glissement n’est sans doute pas uniquement sémantique. C’est un peu ce que développe Graeber autour de la question des « bullshit jobs« .

– Ni résignation, ni archaïsme, Propos recueillis par Alexis Libaert et Philippe Petit ; entretien paru dans L’Evénement du jeudi du 21-27 décembre 1995, sous le titre : « Ni ‘Esprit’ ni Bourdieu : les intellos entre l’archaïsme et la fuite« .

« Je suis depuis toujours un internationaliste, et comme tel aussi partisan d’une réunion des peuples européens. Mais cela n’a rien à voir avec ce qui se passe dans le cas de la Communauté européenne. Cette réunion n’aurait vraiment un sens, et ne serait par ailleurs possible d’un point de vue réaliste, que si elle était d’abord politique. Or il est clair que, présentement, à peu près personne ne désire une union politique, ni les peuples, ni les oligarchies dirigeantes. Face à cette réalité, on a inventé une fausse bonne idée, une astuce subalterne de technocrate, l’union monétaire. Mais comment une union monétaire pourrait-elle fonctionner sans politique économique commune ? Et qui pourrait imposer une politique économique commune sinon une autorité politique ? En fait, c’est ce qui est en train de se passer en catimini. La volonté allemande d’hégémonie économique et politique à long terme fraye graduellement son chemin. L’Europe est en fait une zone mark depuis 1980, et cet état se consolide avec les dispositions de Maastricht. M. Trichet se vante de l’indépendance de la Banque de France – qui n’ose pas se moucher sans regarder la Bundesbank. Et celle-ci suit avec constance une politique orientée uniquement vers ‘la stabilité de la valeur de la monnaie’ ; brièvement parlant, une politique déflationniste. Or, si un capitalisme peut marcher avec une inflation zéro, il ne peut le faire qu’en produisant du chômage. »

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Notes de lecture : Castoriadis, Une société à la dérive (2)

Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive, Entretiens et débats, 1974-1997, Editions du Seuil, 2005.

– « Nous traversons une basse époque… », Le Monde, 12 juillet 1986. Publié sous le titre « Castoriadis, un déçu du gauche-droite« . Propos recueillis par Michel Contat.

« Il y a longtemps que le clivage gauche-droite, en France comme ailleurs, ne correspond plus ni aux grands problèmes de notre temps ni à des choix politiques radicalement opposés. Où est l’opposition entre Mitterrand et Chirac en matière militaire, nucléaire, africaine, de structure et de gestion du pouvoir, d’éducation et même d’économie ? Pendant cinq ans, les prétendus socialistes ont disposé d’un pouvoir absolu ; ils l’ont utilisé pour gérer le système et – comme pendant la guerre d’Algérie – faire ce que la droite voulait et n’osait pas faire. Les politiques de Bérégovoy et Chevènement en sont les exemples les plus frappants. Les ‘réformes’, depuis 1981, reviennent à trois types de mesures : celles qui tiennent à des singularités et à des retards français (décentralisation, peine de mort) ; celles qui exploitaient utilement une dogmatique paléo-socialiste au bénéfice de la bureaucratie du parti (nationalisations, remplaçant les managers en place par les ‘nôtres’) ; celles, enfin, destinées à faciliter la plus grande pénétration de l’appareil d’Etat par l’appareil socialiste. De l’autre côté, une ‘droite’ qui se dit libérale et assortit chacune de ses mesures de quinze clauses interventionnistes ou dirigistes ; qui, naturellement, s’attaque aux couches les moins favorisées, aux populations immigrées et autres étrangers ; et qui souffre irrémédiablement du même manque total d’idées et d’imagination politique.
Malentendu total, époque aberrante. » 

Petit jeu : remplacez les termes « Mitterrand et Chirac » par Hollande et Sarkozy, « Bérégovoy et Chevènement » par Moscovici et Valls, « peine de mort » par mariage pour tous, « couches les moins favorisées » par assistanat, « populations immigrées et autres étrangers » par racailles de banlieue et immigrés clandestins.
Amusant, n’est-ce pas ?

– Y a-t-il des avant-gardes ?, L’Evénement du jeudi, 20-26 août 1987. Publié sous le titre : « Cette course absurde vers le nouveau pour le nouveau… ». Propos recueillis par Michel de Pracontal.

« On peut résumer l’attitude des gens vis-à-vis des leaders politiques en trois points : 1. de toute façon il n’y a rien à faire ; 2. de toute façon la techno-science résout de plus en plus les problèmes ; 3. en attendant, on prend un cocktail de technopoliticiens et de vidéopoliticiens, les premiers pour, prétendument, gérer les affaires et les seconds pour raconter des histoires qui nous permettent de continuer à dormir. Cela peut paraître un peu prématuré comme description de la situation en France ; je ne crois pas que cela le soit. Mais en tout cas, on le voit très clairement avec Reagan aux USA. La vidéopolitique. Les histoires qui permettent de dormir. ‘Je vais restaurer la grandeur de l’Amérique.’ ‘Je vais éliminer le déficit budgétaire, le gaspillage, etc.’ ‘Je vais restaurer la moralité dans les affaires publiques.’ Or tous les actes de politique extérieure de Reagan jusqu’ici ont été des échecs ou, au mieux, des parties nulles. On a atteint un déficit budgétaire énorme, auquel aucun keynésien n’aurait jamais osé songer. Le déficit extérieur est devenu presque incroyable, et les Etats-Unis ont été transformés, grâce à Reagan, en un des principaux pays débiteurs du monde. Une personne sur deux de l’entourage de Reagan est impliquée, d’une manière ou d’une autre, dans des scandales de trafic d’influence. Et Reagan reste très sympathique, conservant une majorité d’opinions favorables. Il a fallu l’Irangate pour que cela change un peu. Et pendant ce temps, la marche autonomisée de la techno-science continue à détruir l’environnement terrestre et à créer des risques immenses pour un avenir de plus en plus rapproché. »

On songe à Sarkozy, bien sûr, dans ce portrait de Reagan. On songe aussi aux ravages de la communication et du story-telling, terme pompeux désignant ce que Castoriadis appelle fort justement « les histoires qui permettent de dormir« . 
La dernière phrase de cette citation ne peut qu’évoquer pour nous le drame de Fukushima. Dans ce contexte, on ne peut s’empêcher de penser à l’ascension politique de Junichiro Koizumi, Premier ministre du Japon de 2001 à 2005, chantre de la dérégulation et lui-aussi personnage télévisuel et populaire. Aujourd’hui, fort opportunément, Koizumi se prononce en faveur de l’abandon du nucléaire au Japon.
Les exemples sont nombreux, Berlusconi, Boris Johnson, etc.

– Une « démocratie » sans la participation des citoyens, Entretien avec Anne-Brigitte Kern, publié dans Transversales Sciences/Cultures, n° 7, février 1991, sous le titre : « Où en sommes-nous de la démocratie ? »  

« Le capitalisme bureaucratique, qui régit les entreprises et l’ensemble de la vie sociale, comme l’évolution globale de notre culture, ce que j’appelle l’imaginaire social institué, tendent à détruire les lieux traditionnels de socialisation et d’association, ou bien à en faire des coquilles vides. Les structures bureaucratiques-hiérarchiques détruisent les solidarités. La culture pousse frénétiquement vers une privatisation des individus, qui non seulement se désintéressent des affaires communes, mais voient les autres comme des objets ou des ennemis potentiels qui les empêchent d’avancer dans l’embouteillage général. »

Guerre de tous contre tous. D’où l’impression de réalité surjouée des émissions de télé-réalité, qui ne sont pas à l’origine de cette culture, mais des émanations caricaturales de cette culture. Conséquences bien plus que causes, même si elles contribuent à diffuser cette idée d’écrasement de l’autre comme condition d’une prétendue réussite individuelle.

 – L’écologie contre les marchands, Texte paru dans un dossier sur l’écologie publié par Le Nouvel Observateur du 7-15 mai 1992, sous le titre « L’écologie est-elle réactionnaire ? Sauvons les zappeurs abrutis« .

« L’écologie est subversive car elle met en question l’imaginaire capitaliste qui domine la planète. Elle en récuse le motif central selon lequel notre destin est d’augmenter sans cesse la production et la consommation. Elle montre l’impact catastrophique de la logique capitaliste sur l’environnement naturel et sur la vie des êtres humains. Cette logique est absurde en elle-même et conduit à une impossibilité physique à l’échelle de la planète puisqu’elle aboutit à détruire ses propres présuppositions. Il n’y a pas seulement la dilapidation irréversible du milieu et des ressources non-remplaçables. Il y a aussi la destruction anthropologique des êtres humains transformés en bêtes productrices et consommatrices, en zappeurs abrutis. Il y a la destruction de leurs milieux de vie. Les villes, par exemple, merveilleuse création de la fin du néolithique, sont détruites au même rythme que la forêt amazonienne, disloquées entre ghettos, banlieues résidentielles et quartiers de bureaux morts après 8 heures du soir. Il ne s’agit donc pas d’une défense bucolique de la ‘nature’ mais d’une lutte pour la sauvegarde de l’être humain et de son habitat. Il est clair, à mes yeux, que cette sauvegarde est incompatible avec le maintien du système existant et qu’elle dépend d’une reconstruction politique de la société, qui en ferait une démocratie en réalité et non pas en paroles. C’est du reste sur ce point que les mouvements écologiques existants sont, à mes yeux, la plupart du temps défaillants. »

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