Ecoutons Yanis Varoufakis

Le 25 janvier dernier, les électeurs grecs portaient au pouvoir le parti Syriza, dirigé par Alexis Tsipras. Après cinq longues années de destruction systématique de la société grecque à des fins de punition pour des crimes économiques dont ladite société n’était finalement qu’en partie responsable, les deux grandes formations politiques co-gestionnaires de la purge (Nouvelle Démocratie et PASOK) furent balayées par un parti de gauche, au programme gentiment social-démocrate, ce que l’on appelle désormais communément « la gauche radicale ». C’est donc le couteau entre les dents que M. Tsipras amorça un nouveau processus de négociations avec les partenaires de la Grèce, Union Européenne, Banque Centrale Européenne et Fonds Monétaire International, afin d’obtenir un accord garantissant à son pays l’accès aux financements de ces derniers sans pour autant aggraver encore – si c’est Dieu possible – la crise humanitaire que vit sa population.

La nomination de Yanis Varoufakis à la tête du ministère des Finances grec laissait augurer la possibilité d’un accord entre la Grèce et ses créanciers. Non encarté à Syriza, considéré comme modéré au sein du gouvernement grec, M. Varoufakis paraissait la figure idoine à même de conclure un accord permettant que personne ne perde la face. L’histoire n’est pas encore écrite, difficile aujourd’hui de dire s’il y parviendra.

La presse s’est, très largement, fait le porte-parole du story-telling des institutions anciennement nommées « troïka » (UE,BCE,FMI), qui, pour masquer des divergences de fond difficilement avouables – comment dire tout de go qu’un salaire minimum à 750€, c’est encore trop sans passer pour de fieffés sagouins ? – n’auront eu de cesse de vilipender les mauvaises manières du ministre grec. De ce point de vue, la blogueusemodisation d’une part importante de la presse spécialisée européenne, commentant, avec tout le sérieux qui convient, la couleur des chemises de M. Varoufakis, n’aura sans doute, bizarrement, que peu aidé à comprendre les enjeux des négociations entre la Grèce et ses créditeurs.

Yanis Varoufakis est un intellectuel. Il a produit une analyse des causes de la crise de la zone euro. Il a réfléchi aux mécanismes qui pourraient permettre d’en sortir. Il a également, en collaboration avec les autres membres du gouvernement grec, en premier lieu M. Tsipras, avancé un certain nombre de propositions visant à remettre l’économie grecque sur pied. C’est sur ces propositions que les discussions dans le cadre de l’Eurogroupe ont échoué. Non pas parce que M. Varoufakis s’y serait mal comporté, mais parce que les deux parties font mine de négocier sur des points qu’ils considèrent en réalité comme non négociables. Pour l’Eurogroupe, la Grèce doit amplifier la dérégulation de son marché du travail – ou de ce qu’il en reste – et baisser les pensions de ses retraités, entre autres joyeusetés. Pour le gouvernement grec, c’est hors de question.

Il y a quelques semaines, Yanis Varoufakis s’est assez longuement entretenu avec l’économiste Joseph Stiglitz lors d’une conférence donnée au siège de l’OCDE. Les échanges furent riches et extrêmement intéressants, me semble-t-il. J’ai transcrit (et traduit) quelques passages de cette discussion. Parce qu’il est peut-être temps d’écouter ce que M. Varoufakis a à dire.

La crise de la zone euro

« La crise qui a débuté en Grèce en 2010 menace la zone euro de désintégration. Dans le même pays pourrait se situer le début du processus de consolidation ». Il s’agit de « mettre un terme à ce processus qui tourne les pays européens les uns contre les autres. »

« Si nous avions une république fédérale, si nous avions les Etats-Unis d’Europe, nous ne serions pas là en train de discuter de la crise grecque, de la crise de la zone euro, de l’union bancaire… »

« Malheureusement, la façon dont nous avons construit la zone euro appelait nécessairement à une crise telle qu’elle se produit. Quelques-uns des pères fondateurs de la zone euro –je me réfère ici à François Mitterrand et Helmut Kohl, deux piliers de la volonté de rapprocher les Européens entre eux – partageaient l’idée qu’ils n’avaient pas le pouvoir politique de fonder les Etats-Unis d’Europe, mais qu’ils avaient le pouvoir de créer une union monétaire. »

« L’idée était : vous rassemblez des nations à l’intérieur de l’Union européenne, qui ont déjà un marché commun, pour construire une monnaie commune, et vous espérez que, quand l’inévitable crise se produira, vous aurez des successeurs qui trouveront les moyens de parfaire l’union politiquement et de la consolider. »

Il est aujourd’hui plus difficile de se revendiquer de plus d’Europe, plus de fédéralisme qu’avant la crise. « La crise ne nous a pas rassemblés. »

« Est-ce que nous pouvons obtenir des changements dans le cadre des traités actuels ? Est-ce que nous pouvons redéployer les institutions existantes ? »

La crise s’est manifestée sur quatre plans : dette publique, crise bancaire, crise de sous-investissement, éruption de pauvreté à la périphérie de l’UE.

« Est-ce que l’on peut simuler ce qu’une réelle fédération aurait fait pour combattre ces crises ? Je pense que oui. »

« Nos Etats-membres ne sont pas capables de financer les investissements indispensables au redémarrage de l’économie à cause des règles fiscales, à cause du pacte de stabilité et de croissance, etc. »

L’arrivée au pouvoir de Syriza : que faire ?

« Nous avons été élus le 25 janvier. Le jour suivant, nous avons fait face à ce que j’appellerais un calendrier serré jusqu’à l’asphyxie. Laissez-moi vous rappeler que le gouvernement précédent avait négocié une extension de deux mois du programme existant […] prenant fin à la fin de février. Nous avions donc jusqu’à fin février pour renégocier ce qui est essentiellement un programme de cinq ans qui ne s’est pas déroulé particulièrement bien, pour le dire en des termes polis et diplomatiques. […] Nous sommes allés vers nos partenaires européens et les institutions avec une idée très simple : la Grèce reconnaît que le gouvernement est tenu par un programme existant, même s’il a été non respecté, s’il n’a pas pu être conclu dans les temps. […] Le nouveau gouvernement est tenu par la signature du gouvernement précédent. […] Mais il y a aussi une autre réalité : il y a eu une élection, et nous avons été élus, sur la base de notre critique de la philosophie et de la logique macroéconomique du programme existant. Que font les démocraties lorsqu’il y a deux principes contradictoires en jeu ? Elles trouvent un moyen d’arriver à un compromis entre eux. […] Nous sommes donc allés voir nos partenaires et leur avons dit : ‘Peut-on trouver un terrain d’entente ? Laissons-nous une période d’un mois, ou jusqu’à la fin juin, ou une durée sur laquelle nous pouvons être d’accord, durant laquelle nous pouvons nous donner l’opportunité non pas bien sûr d’imposer notre mandat ni d’imposer le mandat des dix-huit Etats de la zone euro, mais pour simplement s’assoir autour de la table et réfléchir à ce qui doit être fait pour stabiliser l’économie grecque et produire un programme pour son développement, afin de s’assurer que la Grèce ne fasse plus les gros titres de la presse.’ […] Premièrement, l’économie grecque a besoin d’être restructurée très, très profondément. Elle doit être réformée. Le fait que, après cinq ans de consolidation fiscale brutale, nos exportations stagnent devrait montrer à tout le monde, indépendamment des opinions politiques, qu’il y eu quelque chose qui n’a pas marché dans le programme qui a été mis en place. Il y a donc clairement un besoin de réformes. Le problème avec les réformes est que ‘réforme’ est un mot qui résonne en Grèce comme le mot ‘démocratie’ en Irak. […] Le programme que nous avons suivi durant cinq années s’est attaqué aux problèmes les moins significatifs de l’économie grecque. […] Qu’entendent les Grecs lorsque l’on dit ‘réformes’ ? Ils se disent : ‘Oh mon Dieu, ils vont baisser ma pension de retraite.’ […] Nous avons besoin de faire du mot ‘réforme’ un mot positif à nouveau. Pour faire cela nous devons nous attaquer aux grands intérêts qui furent épargnés par les gouvernements précédents. Nous devons attaquer en priorité les pires cas de rentes abusives, les pires cas de corruption, les pires cas d’évasion fiscale, etc. La Grèce doit redevenir une société réformable. »

Les négociations avec l’UE, la BCE, le FMI

« Nous voulons nous assoir à la table des discussions avec nos partenaires et définir la priorité des réformes. […] Nous voulons pouvoir définir ce que nous voulons faire pour les deux, trois ans à venir, pas uniquement pour demain, afin de réformer la société. Dans le même temps, nous avons besoin d’avoir un plan fiscal qui fasse sens. Aujourd’hui, la Grèce est engagée à faire 4,5% de surplus budgétaire primaire [il s’agit de la différence entre recettes et dépenses publiques sans prise en compte du remboursement de la dette publique] dans un futur proche, alors que le pays n’a pas de circuit de crédit sérieux opérationnel et que nous sommes dans une grande dépression. 4,5% de surplus budgétaire primaire, cela veut dire, dans l’esprit des investisseurs, des entrepreneurs, des retraités, la continuation de l’austérité qui se met elle-même en échec puisque la dette augmente comme résultat de l’effondrement du PIB. »

« Nous avons besoin de nous assoir avec nos partenaires, avec la liste des réformes, et nous devons discuter trois importantes variables. L’une d’elles est un surplus budgétaire primaire approprié aux circonstances. Nous avons besoin d’un programme d’investissement. […] Il y a en Grèce des entreprises qui font des profits, qui sont tournées vers l’exportation, avec un carnet de commandes plein, qui n’ont pas accès au crédit, et qui donc ne peuvent satisfaire la demande pour leurs produits. Nous avons besoin d’un objectif de surplus primaire réaliste, d’un programme d’investissement et d’une discussion sérieuse sur notre dette publique et sa structure. »

« Nous n’allons pas signer un texte qui nous garantit simplement le prochain versement [des prêts accordés par l’UE, la BCE, le FMI]. Nous ne sommes pas intéressés par simplement le prochain versement. Les cinq dernières années ont été caractérisées par des gouvernements grecs promettant n’importe quoi simplement pour obtenir le prochain versement. Des gens m’ont demandé : ‘Qu’avez-vous gagné en-dehors de l’extension de l’accord sur le versement de l’aide ?’ Ce que nous avons gagné, c’est un peu de temps durant lequel nous allons avoir une sérieuse discussion que nous n’avons pas eue, en tant qu’Etat, au cours des cinq dernières années. »

« A ce jour, la zone euro n’a pas, publiquement, officiellement, accepté la proposition que son agencement n’avait pas permis d’absorber le choc produit par l’effondrement du système financier en 2008. »

« Je suis impressionné par la nature de la discussion en Europe au cours des deux ou trois dernières années, dans le sens où la crise me paraît avoir pris un tel tournant que la distinction standard entre droite et gauche est devenue floue. […] Nous avons, d’un côté, à droite comme à gauche, ceux qui veulent porter un regard neuf et raisonné sur le problème, et puis il y a une inertie institutionnelle qui s’autonourrit et qui refuse de voir la réalité. Vous avez peut-être entendu que certains d’entre nous, de notre gouvernement, avons été accusés de parler de macroéconomie lors des réunions de l’Eurogroupe. Je crois que cela en dit long. »

« Ce gouvernement est déterminé à ne pas revenir à une situation de déficit primaire. […] Mais dire que nous voulons un surplus budgétaire primaire est une chose, dire que nous voulons 4,5% de surplus budgétaire primaire est une autre chose. Cela détruirait le secteur privé. »

Quelles réformes ?

Exemples de réformes : « beaucoup de choses ont été dites à propos de notre refus de libéraliser encore plus le marché du travail. Le FMI et d’autres institutions internationales ont une certaine idée de comment le marché du travail doit être structuré. Nous ne sommes pas d’accord avec eux, mais au-delà de ce désaccord ce que nous essayons de faire valoir auprès de nos partenaires et des institutions est que le marché du travail grec, c’est le rêve humide du Tea Party [mouvement politique américain prônant la libéralisation totale de l’économie et le désengagement de l’Etat]. Imaginez qu’aux Etats-Unis [comme c’est le cas en Grèce] seulement 9% des chômeurs reçoivent une prestation chômage, et cela seulement pour quelques mois. […] Laissez-moi vous donner un autre exemple : 30% du travail rémunéré en Grèce n’est pas déclaré. C’est du travail au noir, comme on dit. Cela interdit que les fonds de retraite aient une chance d’être correctement restructurés. […] Nous avons un problème avec le travail des migrants, qui sont traités comme des déchets par les employeurs, qui usent et abusent d’eux. […] Ce dont nous avons vraiment besoin en Grèce, c’est de plus de régulation du marché du travail, pour le rendre plus efficace. […] La négociation collective, si elle est faite intelligemment, est une bonne manière de créer plus d’efficacité. […] Voilà pourquoi nous demandons un programme de réforme du marché du travail qui tienne compte de la réalité du marché du travail grec, qui a été complètement détruit au cours des cinq dernières années. »

Le gouvernement grec souhaite obtenir l’aide de l’OIT pour les réformes du marché du travail, de l’OCDE pour les réformes économiques.

Privatisations : « nous reconnaissons que certains biens ne peuvent pas rester la propriété de l’Etat, nous voulons des partenariats public-privé […], mais nous voulons trois choses : premièrement, nous voulons nous assurer qu’il y aura un engagement sur un minimum d’investissements à moyen et long terme ; deuxièmement, nous voulons conserver une part dans le capital pour l’Etat grec afin de s’assurer des revenus qui financeront les fonds de retraite ; troisièmement, nous voulons des conditions de travail décentes pour les employés. […] Nous redémarrons le programme de privatisation pour qu’il soit un programme de privatisation qui soit utilisé rationnellement et qu’il permette le développement des biens publics. »

Ci-dessous, la conférence dans son intégralité :

Publicités

A propos bricsnwd

A étudié (longtemps) les sciences politiques et l'histoire. A exercé de nombreux métiers. N'est pourtant pas si vieux. Curieux (à tous les sens du terme).
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s